Avertissement aux propriétaires

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AVERTISSEMENT AUX PROPRIÉTAIRES

ou

LETTRE A. M. VICTOR CONSIDÉRANT
Rédacteur de la Phalange

SUR UNE DÉFENSE DE LA PROPRIÉTÉ

(1842)


Monsieur le Rédacteur,

J'ai lu la brochure intitulée: Défense du fourièrisme, Réponse à MM. Proudhon, Lamennais, Reybaud, Louis Blanc, etc., et je me suis félicité de cette publication, l'auteur, malgré les aberrations de sa logique et l'injustice de ses reproches, se montrant presque toujours ami du progrès et plein de zèle pour la science et la vérité.

Aussi vous le dis-je en toute confiance, monsieur le rédacteur, ce fouriériste-là est à nous; un peu plus tôt, un peu plus tard, vous le verrez dans les rangs de l'égalité: il y a chez lui trop de loyauté et d'intelligence pour que le Dieu des hommes libres ne le traite pas selon sa miséricorde et le laisse mourir infidèle.

Cependant je regrette que pour des motifs que j'ignore, mais fort respectables sans doute, votre défenseur ait cru devoir garder l'anonyme. Pourquoi, semblable à ces héros de roman parai ssant tout à coup pour venger l'honneur d'une belle, vient-il se jeter, visière baissée, sans couleur ni devise qui le fassent reconnaître, dans cette mélée furieuse où se décident en ce moment les destins de la France et peut-étre du monde ? Pourquoi du moins ne s'est-il pas découvert à celui qu'il choisissait pour premier adversaire ? Je n'eusse pas trahi sa confiance, et, tout ennemis qu'il veut que nous soyons, son secret serait mort dans mon cceur. Toutefois, malgré cette réserve peu courtoise et dont j'aurais droit de le punir, je me contenterai de parer ses attaques et ne le frapperai pas: car, qui sait ? peut-être mon critique est-il de mes amis; peut-être, si je le connaissais, préférerais-je le gagner que l'immoler à ma cause; peut-être enfin... Je n'ai pas oublié la déplorable histoire de Tancrède et Clorinde, et comment, en croyant combattre un païen, le malheureux croisé tua sa maîtresse. Aussi bien, à la mollesse de l'argumentation, au défaut de systématisation dans les idées, à un certain flux de sentiment et de style, à quelques traits de colére feminine, ai-je cru reconnaître dans mon chevalier noir une femme...

J'avoue cependant que sur un point je lui garde rancune: il a l'air de croire et il dit que je hais tous ceux que j'attaque, tous les représentants des idées et des principes que je combats. Qu'en dites-vous, monsieur le rédacteur ? Votre néophyte anonyme n'a pas été planté en bonne terre comtoise, et ne sait ce que c'est qu'un montagnard du Jura. Moi, haïr quelqu'un, grand Dieu ! parce que je m'irrite de ce que je lis et de ce que je vois; parce que je qualifie, selon le degré de ma faible perception, les idées et les actes, les personnes et les choses ! Autant vaudrait dire que le médecin hait le malade, parce qu'il définit la maladie. Certes, je regarde comme fort heureux et j'admire celui qui portant le speculum jusqu'au fond de notre ignominie, conserve sa sérénité et son Ilegme; quant à moi, je le déclare, je ne croirais pas vivre et m'estimerais peu si je lui ressemblais. Et j'en appelle à vous-même, général de l'armée sociétaire, homme que l'imbécilité du siècle désespère, quel cas feriez-vous d'un soldat qui marcherait au combat en chantant une priapée, portant en guise d'épée le thyrse de Bacchus, et pour cuirasse le manteau d'Epicure ? A la guerre comme à la guerre, dit le vieux proverbe gaulois: quand l'ennemi vous assassine et vous outrage, est-ce le moment de lui dire, en étendant les bras: Frère, ami !

Mais, sans rien exagérer, voyons les faits, et jugeons les discours.

Si je lis les journaux, si j'ouvre une revue, si je parcours quelque brochure de l'un de nos aigles politiques, la première chose qui me frappe, c'est cette clameur de béate indignation contre les fausses doctrines, les dissolvantes doctrines, les exécrables doctrines qui séduisent le peuple et mettent la société en péril. Pourquoi donc n'oppose-t-on pas à ces doctrines de perversité des instructions meilleures ? La vérité gouvernementale n'a-t-elle plus d'apôtres ? Les hommes bien pensants seraient-ils mal payés ? ou si la caisse des fonds secrets est vide ? Quoi ! il existe une doctrine vraie, une doctrine salutaire, une doctrine sainte et immortelle: doctrine qui n'est pas celle de la monarchie constitutionnelle, dont on ne veut plus, ni celle de la république, morte au 9 thermidor; ni celle de-la légitimité, que le peuple a deux fois condamnée: et cette doctrine, que tout le monde croit et que nul ne découvre, le gouvernement, loin de la chercher, la redoute, les privilégiés lamaudissent d'avance et crient haro sur ceux qui en parlent ! En effet, les phalanstériens ont des blasphémateurs et point de juges; les communistes, comme les chrétiens d'autrefois, sont déclarés ennemis du genre humain, probablement parce qu'ils sont pauvres de cœur autant que pauvres de biens; les égalitaires surtout sont exécrés, comme exterminateurs du privilège et contempteurs des héros et des génies. Contre ces nouveautés on a des anathèmes et des injures, mais point de raisons. Pourquoi donc les prêtres vieillis des religions déchues, pourquoi les docteurs fossiles de la pure morale et de la saine philosophie, et de l'impérissable droit, dédaignent-ils d'entrer en lice et de concourir avec nous pour le salut du peuple et la gloire de Dieu ? Pourquoi les Guizot, les Cousin, les Villemain, et leurs innombrables pensionnaires, au lieu de batailler pour des portefeuilles et des places, refusent-ils de se mettre en quête de l'ordre nouveau, et d'étudier la vrai discipline des nations ?

[ Je cherche dans les nombreuses catégories de la gent officielle, je parcours du haut jusqu'en bas l'échelle hiérarchique des corporations et des fonctionnaires; je trouve partout des hommes qui mangent et qui déclament, mais pas un qui médite et qui pense. Quels sont ceux en effet qui travaillent à éclairer le peuple et à débrouiller le chaos des sciences sociales et philosophiques ? Sont-ce nos philosophes, avides, impudiques et pyrrhoniens ? Sont-ce nos prêtres, occupés comme aux plus beaux jours de leur histoire de fariboles indulgencices, ayant pour toute conscience sociale la charité chrétienne, comme si le précepte de charité était une loi d'organisation politique ? Sont-ce nos magistrats, ces continuateurs stolques de toutes les lâchetés, de toutes les bassesses, de toutes les folies des parlements ? Sont-ce nos académiciens, si rétrogrades, si courtisans, si niais ? Sont-ce nos journalistes, ces petits tyrans de l'opinion, dont le nom seul suffit pour exciter le rire? Sont-ce nos députés, ces prétoriens du régime constitutionnel, vendeurs de ministères et de fonds secrets ? Est-ce le gouvernement enfin, le plus hypocrite, le plus pervers, le plus dévorant, le plus antinational qui fut jamais ? ].

Il faut le reconnaître; c'est une chose profondément anormale, un fléau pour la société, que la prédication et l'enseignement passent des instituteurs legitimes à des hommes sans mission et sans autorité; que moi, pauvre industriel, qui ne suis ni député, ni magistrat, ni académicien, ni journaliste, ni prêtre; qu'un monsieur Considérant, capitaine d'artillerie, qui devrait être à ses canons, ou diriger une usine, ou desservir un chemin de fer; qu'un Boyer, qui aurait pu vivre de sa mise en pages sans s'inquiéter d'organisation et de prud'homie; que tant d'autres enfin qui ne font pas leur métier et se mêlent de ce qui ne les regarde pas, nous nous occupions de retaire le monde, et soyons si hardis que de toucher à la main de justice ou au bâton de commandement ? Mais à qui la faute encore une fois ? N'est-elle pas à ces pasteurs des peuples, comme disait le bon Homère, qui nous font paître sans pain et sans travail; à ces administrateurs bureaucrates, ensevelis dans leurs papiers, incapables même d'organiser les fêtes du monopole et de ranger des lampions; à ces juges, qui ne semblent établis que pour condamner des vagabonds et écouter des avocats; à ce clergé sans doctrine acquise (P*), à ces savants qui ne savent rien de ce qu'il nous importe le plus de connaître; à tous ces endormeurs de la presse politique, qui veulent enchaîner le géant aux cent bras sous une toile à prendre des papillons ? — Remue-toi donc, Briarée !

Et cependant, voyez comme la malveillance de nos bourgeois juste-milieu s'accroît tous les jours et s'encourage; comme l'avidité du monopole marche plus effrontée; comme le pouvoir et ses complices donnent 1'essor à leurs projets contre-réformistes.—« N'ayons pas peur, disent-ils, n'ayons pas peur; les phalanstériens sont ridicules, les communistes méprisés, les égalitaires impossiblés; les derniers des saintsimoniens viennent de se perdre en s'unissant à la grande prostituée. Hourrah ! mort aux révolutionnaires ! malheur aux vaincus ! »

[Et vous, apôtre d'une foi nouvelle, vous espériez faire pénétrer une étincelle du feu sacré dans ces consciences pourries et vermoulues ! Qu'avez-vous obtenu depuis quinze ans, par vos révérences, vos gentillesses, vos fraudes pieuses, vos protestations de tout conserver en tout renouvelant ?... Non, non, ce n'est point ainsi que 1'on mène une révolution. Souvenez-vous des paroles de Danton, le lendemain du 10 août, lorsque la France insurgée demandait à ses citoyens un conseil qui sauvat la patrie: « 11 faut, s'écria Danton avec un geste exterminateur, il faut faire peur aux aristocrates. » Et trois semaines après, les travailieurs de Maillard répondaient à la voix de Danton. Danton n'avertissait pas, il frappait. Eh bien ! aujourd'hui, si nous voulons échapper à un nouveau septembre, il faut dire la vérité aux propriétaires.]

Je vais, monsieur le rédacteur, examiller rapidement, en les ramenant à un petit nombre de chefs, les critiques de votre anonyme. Vous avez profité de la défense, vous entendrez la réponse : et je compte sur votre loyauté pour en informer vos lecteurs, et tous ceux en genéral que ces débats intéressent.



THÉORIE DE LA PROPRIÉTÉ

1 — Résumé des faits.

Pour jugér la propriété, il faut d'abord la connaître. On lit dans 'le Constitutionnel du 14 novembre:

« Il n'est bruit à Paris que de la spéculation qui vient d'enrichir en quelques jours un des hommes à idées de cette capitale.

« M..., que ses spéculations de 1838 avaient ruiné complètement, a passé avec tous les boulangers un marché pour accaparer leur braise; il a fait en méme temps avec les marchands charbonniers un traité à 30 pour 100 de bénéfice.

« Les deux transactions sont faites pour douze ans, et assurent par année un benéfice de 250.000 fr.

« La maison de Mal... frères, qui avait aidé M... de ses fonds pour cette opération, vient, dit-on, de la racheter de lui au prix d'un million payé comptant. »

En lisant cet article, qui n'a point été démenti, et qui n'a suggéré à messieurs du journalisme aucune réflexion, que de Parisiens ébahis se sont écriés: Ah ! si cette idée m'était venue !... Quel bonheur d'avoir, une fois dans sa vie, une idée !... Ce que c'est qu'une idée !...

Ou j'entends mal la signification du terme francais, ou c'est bien là un acte de propriété, et de la plus légale propriété. Le boulanger n'est-il pas maître de sa braise ? N'est-il pas maître de la vendre à qui il veut, aussi cher qu'il peut ? Le commerce n'est-il pas libre ? Et cependant à ce simple récit la conscience se soulève; il n'est pas un cœur d'honnête homme qui ne soit révolté.

Tous les jours on parle de poursuites exercées ou à exercer contre les adversaires de la propriété. J'ai toujours eu frayeur des procès politiques, je hais le scandale des cours d'assises. Mais que je me trouve en présence d'un proeureur général, traduit devant un jury pour crime d'excitation à la haine de a propriété, et là je dirai à mes juges:

« Avant de répondre au ministère public, je lui dénonce un acte du plus odieux accaparement, de la plus intolérable piraterie. Que la justice s'explique sur ce fait, et je m'expliquerai sur mes doctrines. Sous le régime de la terreur, le tribunal révolutionnaire envoyait à la guillotine les sangsues du peuple, les industriels à idées: l'ombre d'un accapareur faisait éclater une émeute. La morale publique a-t-elle changé depuis notre grande révolution ?... Sachez-le donc, juges et jurés, et que les propriétaires qui se trouvent dans cette enceinte l'entendent: si vous n'êtes armés que contre les ennemis du monopole, votre loi est au-dessous de la loi de Robespierre; votre justice est pire que la justice de Fouquier-Tinville. »

Le lendemain, le Constitutionnel publia de nouveaux détails:

« La Compagnie qui a fait à la boulangerie de Paris l'acquisition de la braise a commencé cette semaine l'exécution de son marché.

« Il paraît que cette mise en train n'est pas aussi facile que les traitants l'avaient espéré. Dans plusieurs quartiers, les charbonniers ne veulent déjà plus vendre de braise, les conditions de prix et d'abonnement qui leur sont imposées ne leur laissant plus de bénéfice. L'administration leur a fait quelques concessions.

« L'enlèvement de la braise chez les boulangers éprouvant des retards contraires aux conditions du marché, plusieurs boulangers se sont vus dans la nécessité de faire des mises en demeure.

« Il parait que cette affaire, qui offrait des bénéfices considérables, est beaucoup rooins avantageuse pour les soustraitants qui ont payé cher la cession du marché et auxquels une des conditions posées par les boulangers interdit de détailler leur braise au-dessous de 40 centimes le décalitre ou 8 francs le sac. »

Laissons de côté les embarras qui surgissent de l'exercice du monopole, du fait même d'accaparement; c'est la peine fatalement inhérente à toute propriété. Mais si, gênés dans leurs moyens d'existence, les charbonniers s'entendent et refusent leur main-d'œuvre, ne courent-ils pas risque d'être poursuivis à la requête de l'accapareur, pour délit de coalition? Il serait curieux de voir ce renversement de toute justice, peu probable il est vrai dans le cas dont il s'agit, mais qui, dans les principes judiciaires qui nous régissent, n'aurait rien que de naturel et ne manquerait pas de précédents. Et d'ailleurs, il faut à notre jeune dynastie des nobles et des feudataires; il faut au système anglo-Thiers une grande-propriété; il faut, pour que la cour citoyenne soit suffisamment garnie de pairs, des voleurs publics tels que M... et son banquier: pour arriver à ces grands résultats, quels moyens plus sûrs que les pots-de-vin, les adjudications sans enchères, les accaparements?

[Quant à vous, monsieur le rédacteur, dont la justice vaut mieux sans doute que le système, hésiterez-vous à qualifier des noms de uol et de guet-apens le trait d'industrialisme propriétaire que je viens de vous citer?... Eh bien! tous ces républicains gros marchands de bois, tous ces ministres contrebandiers et concussionnaires, tous ces cumulards littérateurs et philosophes viennent se ranger sous la méme étiquette; ajoutez-y les accapareurs de terres, les accapareurs de travaux, les accapareurs du commerce et de l'industrie...; je vous laisse à remplir le cadre.

« La terre est un vaste atelier, divisé en une foule de compartiments propres à diverses productions. La nature a fait présent gratuitement à l'homme de ce vaste atelier; mais certains hommes entre tous s'en sont emparés et ont dit: A moi ce compartiment; à moi cet autre; ce qui en sortira sera ma propriété exclusize... On ne saurait disconvenir que le propriétaire foncier n'ajoute personnellement rien à l'utilité annuellement produite dans un pays. (Say, Notes sur Ricardo.)

Dieu, dit le Prophète, a donné la terre au enfants des hommes: mais les propriétaires l'ont envahie. C'est pour cela qu'il nous faut aujourd'hui payer pour semer un champ des hommes qui ne labourent pas, payer pour avoir un gîte des hommes qui n'ont point bâti, payer pour chauffer un un foyer des hommes qui ne manient point la cognée, payer pour travailler des hommes qui ne travaillent jamais. Et quelles conditions nous impose le propriétaire insolent ! Toi, tu as des enfants: tu ne logeras pas chez moi, parce que les enfants dégradent tout, toi, tu tiens une école: tu n'entreras pas dans ma maison, parce que les écoliers sont méchants ; toi, tu es serrurier, menuisier, chaudronnier: tu ne saurais me convenir, parce que ton état fait du bruit; toi, tu as une difformité dans la taille: serviteurt ına femme ne souffre pas les bossus... Que veut donc cet animal ?— Monsieur est rentier, monopoleur et fainéant comme j'ai l'honneur d'être? A tout seigneur tout honneur! Monsieur payera les contributions, les réparations et son loyer, et nous vivrons ensemble. — Le propriétaire entend choisir son monde: il faut que son valet soit fringant, sa servante jolie, son frotteur bien élevé; il exigerait même, s'il osait, pour portier un officier retraité et décoré.

Voilà la propriété: qu'on la justifie, ou qu'on se taise.]

2. — Mouvement social, et conspiration des économistes contre la propriété.

Un fait sur lequel l'anonyme a passé comme sur un fer rouge, mais qu'il importe de signaler comme l'expression la plus éclatante du mouvement civilisateur, c'est cette espéce de conspiration instinctive qui se manifeste de toutes parts contre la dernière forme sociale, la propriété. Laissons les législations plus ou moins communistes des Egyptiens, des Juifs, de Minos, de Lycurgue, ainsi que les institutions des pythagoriciens et des thérapeutes: tous ces vieux essais d'organisation politique ne prouvent rien pour l'ordre à venir; la propriété les a tués, tout simplement parce qu'ils n'étaient point nés viables, et qu'elle devait avoir son tour de règne et son temps de durée. Aussi, tant que le droit romain et le droit féodal commandèrent à la terre, la propriété, sacrée, inviolable, incontestée, fut le véritable droit divin en vertu duquel obéirent les peuples, combattirent les barons, et régnèrent les souverains.

Mais voici que les nobles, qui ne produisent rien, s'appauvrissent; que les serfs, qui travaillent, deviennent riches et acquièrent des propriétés; que des communes se forment, que des provinces se groupent et se centralisent, que le gouvernement devient un art et l'interprétation des lois une sophistique; voici qu'on distingue entre le domaine public et le domaine privé, entre l'intérêt du roi et l'intérêt du citoyen, entre la société et l'homme. Des conflits s'élèvent, et des causes qui jadis eussent été viclees par le préteur on juge civil sont évoquées maintenant par les administrateurs royaux: nous avons un droit administratif, une jurisprudence administrative, une procédure administrative, des juges administratifs; I'administration, plongée à son origine dans un chaos ténébreux, s'élève tous les jours à la lumière, et menace d'envahir le prétoire. Bientôt, la propriété devenant matière administrative, propriétaires et travailleurs entrerent dans l'administration; le gouvernememt sera tout, le tribunal rien. Déjà s'élèvent des doctrines singulières: on écrit que la propriété n'est point un droit, mais un fait; et ce sentiment est aujourd'hui celui cle la moitié des professeurs allemands: on soutient que la propriété ne nait point de l'occupation, mais du travail; et cette opinion, issue des élucubrations économistes, est un démenti flagrant donné à la philosophie de l'école et aux maximes du droit divin. Enfin une révolution est venue en aide à la théorie, et cinquante ans ont suffi pour réformer sur ce point la raison publique. Il est loin le temps où le père d'un de nos magistrats les plus recommandables disait à ses pavsans: Vous étes mainmortables, et vous mourrez mainmortables. —Les fils des paysans se sont assis aux conseils de la nation: faut-il croire que c'est le ciel qui se courrouce ?

Rien de plus intéressant que de suivre les progrès de ces doctrines antipropriétaires, et la tactique de leurs auteurs.

« Lorsque les anciens économistes, dit Germain Garnier, représentaient la propriété foncière comme source de toutes les richesses, ils ne sollicitaient pour elle ni faveur ni privilège quelconcItle. Au contraire, I'impôt, réduit à un seul mode d'assiette, était une charge réservée uniquement aux propriétaires fonciers. Les seuls privilèges qui restaient à ceux-ci étaient ceux qu'ils tenaient de la nature même et des principes de l'ordre social. On ne demandait au gouvernement que de ne pas contrarier le cours des choses, et de ne pas mettre d'obstacle au progrès naturel vers lequel elles doivent marcher d'elles-mêmes. Tous les règlements que l'on sollicitait en faveur de l'industrie et du commerce étaient contenus dans ces quatre mots: Laissez faire, laissez passer.

« Cette doctrine, si simple dans son exposition, si généreuse dans ses résultats, eut de zelés partisans et d'ardents adversaires. Elle fut embrassée par les hommes d'Etat les plus éclairés de cette époque, Turgot, Trudaine, Gournay, Malesherbes, Lavoisier, de Jaucourt, Condorcet, Raynal, Dupont, Morellet, Letrosne, etc.

« Cette doctrine de pleine liberté jeta l'alarme parmi les traitants, les fermiers des revenus publics et leurs innombrables préposés; elle blessa l'orgueil des ministres et les prétentions non moins exigeantes des premiers commis, dont elle semblait réduire à rien le profond savoir et la longue pratique des affaires. Les négociants et les gros manufacturiers s'indignaient de ce que leurs professions étaient flétries du nom de stériles. Les propriétaires, fermiers eux-mêmes, jetèrent de hauts cris contre l'impôt unique dont on proposait de les charger. Il n'y eut donc pas un intérêt, pas un préjugé, pas une passion qui ne se soulevât contre les économistes, et à détaut de raisonnements, on attaqua les doctrines avec des pamphlets et des satires. » (Préface de la traduction d'Adam Smith.)

Ainsi, sous l'ancienne monarchie, lorsque la propriété foncière était le privilège pour ainsi dire exclusif de la noblesse et du clergé, et 1'industrie le privilège des corporations et des maîtrises, les économistes demandaient, pour la première, qu'elle subît seule la charge de l'impôt; pour la seconde, qu'elle fût déclarée libre. Sous l'un et l'autre rapport, c'était favoriser le travail et frapper le monopole. Des gens qui prenaient si chaudement les intérêts du peuple devaient tôt ou tard avoir raison, et c'est aussi ce qui arriva.

Or, à présent que la propriété est divisée entre des millions de possesseurs et que l'industrie est devenue libre, que demandent, qu'enseignent ces mêmes économistes ? La chose mérite d'être examinée de près.

L'économie politique ayant pris depuis un demi-siècle un développement rapide, s'est divisée en plusieurs branches formant autant de spécialités pour les adeptes. Ainsi nous avons les économistes industriels ou organisateurs, les financiers, les moralistes et les légistes. Chacune de ces espèces semble travailler à part et quelquefois même en rivalité avec les autres; mais toutes, comme autant de rayons, viennent converger à un point commun qui est le but suprême de la science, et que faute d'un nom plus précis j'appelle droit de possession ou égalité.

Les industriels (J.-B. Say, H. Say, Blanqui, et en général l'école francaise, qui a des représentants jusqu'au ministère) demandent qu'on épuise toutes les conséquences du laissez faire, laissez passer, c'est-à-dire qu'on abolisse les douanes, les droits d'octroi, de transit, et en général toutes les entraves du commerce. Leur but est manifestement de combattre sur chaque point du globe la propriété locale par la propriété extérieure, et par ce moyen d'équilibrer les prétentions des fabricants, tout en offrant de meilleures conditions aux consommateurs.

Les financiers (saint-simoniens, phalanstériens, docteur Cieszkowski, baron de Corvaja, et autres) réclament une plus vaste émission de capitaux, des banques d'escompte et de secours, la mise en circulation de toutes les propriétés, et la constitution d'une rente nouvelle, accessible aux plus petites économies. Qui ne voit que ceux-ci se proposent de faire des travailleurs autant de capitalistes et de rentiers, en les rendant peu à peu actionnaires et intéressés dans toutes les entreprises ? Or jugez quel sort menace les oisifs, quand la rente du prolétaire balancera celle du propriétaire, et que chacun n'aura plus pour vivre que ses appointements ?

Mais voici pis que tout cela: les légistes, M. Rossi en tête, affirment que toute propriété, foncière, mobiliaire ou monétaire, est un monopole. Il est vrai qu'ils ajoutent que ce monopole est nécessaire: mais ils n'en concluent pas moins que le monopoleur est comptable avec la société de son privilege, que sur lui doivent peser les plus fortes charges; peu s'en faut qu'ils n'en fassent un administrateur de la fortune publique, un régisseur du bien des pauvres, en un mot une sorte de contre-maître aux ordres de l'autorité. Et le gouvernement, qui entre dans ces vues, charge la propriété, impose l'industrie morcelée contre les immeubles, attaque le rentier par mille moyens à la fois. Malheureusement il se produit ici un inconvénient qu'on avait déjà vu arriver au temps de la dépréciation des assignats. Le peuple se plaignait que le prix des journées demeurant le mèllle, et la valeur des assignats diminuant toujours, il ne pouvait plus acheter de quoi vivre.— Augmentez vos salaires, lui disait Cambon. — Mais cet honnête, cet excellent peuple ne comprit jamais qu'il pouvait sans fraude exiger 3 francs de ce qu'il avait l'habitude de faire payer 30 sous, et il se laissa mourir de faim, par entêtement de probité. Aujourd'hui le propriétaire grevé hausse le prix de ses denrées; le peuple, tourmenté de deux maladies incurables, la famine et la peur, baisse le prix de son travail: et l'indigence, comme la mitraille, moissonne ses rangs toujours remplacés. Il y a là évidemment un vice d'organisation; mais l'intention est bonne, et tôt ou tard la pensée des économistes, suffisamment entendue, se réalisera.

Enfin les moralistes parlent de donner aux ouvriers des garanties contre le despotisme des maîtres, et cela, disent-ils, afin de prévenir les coalitions. Admirable de prolondeur ou de naïveté, comme on voudra. A présent, l'ouvrier qui réclame est conduit en prison; bientôt, gràce au système des économistes moralistes, il pourra traduire devant le juge son patron récalcitrant. Ce sera un des meilleurs tours que l'on aura joué à la propriété.

A toutes ces tendances, que je ne fais ici qu'effleurer, je pourrais joindre celle de 1'école fouriériste, qui propose de retirer tout doucement les capitaux et instruments de travail des mains des propriétaires, en leur offrant, dans un plus fort intérêt, une sorte de compensation.

« Le plaisir, à les entendre, sinon le plus doux, du moins le plus réel, le plus positif de la propriété, consiste surtout dans le meilleur rapport possible. » L'anonyme appelle cela défendre la propriété '

Maître Houdard, peut-être on vous croirait,
Mais par malheur vous n'avez point de queue.

Songez donc enfin, monsieur le redacteur, quen persistant à vous donner comme les seuls conservateurs de la propriété vous ne trompez personne, ni parmi vos confrères qui sourient, ni parmi vos adversaires qui se fâchent, et que le public est à la veille de vous accuser de mauvaise foi.

Certes, je suis loin de prétendre que cette marche si profondément démocratique des économistes soit le résultat d'une conspiration de longue main organisée, et ayant pour but la spoliation des riches: loin de là, la plupart des économistes n'ont pas eu conscience de leur œuvre; aujourd'hui même ils défendent la propriété avec une singulière bonne foi. Mais qu'importe que ces spéculateurs, métaphysiciens et jurisconsultes médiocres, s'obstinent à respecter le mot, s'ils proscrivent la chose ? Aujourd'hui leur but est si évident, que beaucoup de propriétaires instruits en sont frappés, et ne s'en effrayent pas. Voici seulement comment ils posent le problème:

« Point de communauté, point de phalanstère, point de castes, point d'expropriations, surtout point de révolutions. Laissez faire, laissez passer; chacun chez soi, chacun pour soi; république ou monarchie, il n'importe. Si avec cela vous pouvez nous conduire à l'égalité absolue, tant mieux, nous sommes des vôtres, et nous vous aiderons de tout notre pouvoir. »

Que voulez-vous, monsieur le rédacteur ? Il faut bien accepter les conditions que l'on nous fait. Les propriétaires, en France, sont dix contre un leur volonté, en attendant mieux, mérite d'être comptée pour quelque chose. Dans notre province, lar exemple, dans cette vieille Séquanie à la race forte et obstince, je vois bien quelques républicains spéculatifs, quelques phalanstériens amateurs, beaucoup de gens qui critiquent, mais pas un enthousiaste. Paysans et citadins, du côté de ce royaume, écoutent volontiers, mais ne s'ébranlent pas au premier discours, et vous savez s'il serait aisé de les forcer. Ils ne veulent entendre parler ni d'exploitations par compagnies ni de ménage commun: les plus pauvres, les femmes surtout, sont les plus intraitables. Il s'agit donc de les prendre par leurs propres aphorismes; et vous le dirai-je, monsieur le rédacteur ? ce parti me parait non-seulement le plus sûr, mais aussi le plus vrai. [Epuiser les consÉquences du rÉgime propriÉtaire en dÉveloppant les droits de tous, tel est dans mon opinion le se mode rationnel de nous élever sans secousse à une forme sociale synthétique, c'est-à-dire supérieure à la communauté et à la propriété. Dès lors la question se réduit à accélérer le mouvement, non à changer la forme des institutions] ; à faire vivre vite la société pendant un laps de temps, et à lui faire accomplir en une génération le travail de plusieurs siècles. Que votre anonyme m'accuse maintenant, s'il l'ose, de manquer à la pratique, et de me placer hors des conditions de la nature.

Mais pour arriver à ce magnifique résultat, il faut des principes absolus, des formules d'organisation et de répartition universellement admises et d'une fécondité infinie; il faut expliquer et comprendre le présent et le passé, s'élever à l'intelligence complète de la propriété, juger la valeur de chaque utopie: or, parmi tant de gens qui écrivent et déclament, combien, monsieur le rédacteur, en connaissez-vous qui se dévouent à cette tâche effrayante ? L'autre jour, M. Duvergier de Hauranne avisa que si les légitimistes et les républicains voulaient se faire accepter, ils devaient se rendre acceptables; et pour cette immense découverte, M. Duvergier de Hauranne est célébré par les journaux de sa coterie comme un génie politique ?... Je rougis pour mon siècle et pour ma patrie.

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